Quand le Front de Gauche a conquis Vierzon !
"T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon..."
D'accord, débuter un texte sur Vierzon en citant Brel, c'est un peu facile. D'un autre côté, force est de reconnaître qu'on ne trouve guère que le Grand Jacques pour avoir ainsi mis la ville à l'honneur.
Il faut dire que Vierzon n'a pas la réputation d'être la plus grande ville de la région, ni la plus animée, ni à l'évidence la plus jolie. Globalement, le voyageur de passage ne retiendra de Vierzon qu'une gare de correspondance désertique et glauquissime, et un pont métallique multicolore d'un goût infâme. Il pourra alors lui-même se faire le colporteur de l'idée communément admise selon laquelle Vierzon est une ville moche, archi-moche...sans se douter qu'il commet ainsi une méprise très courante. Car Vierzon ne se limite pas aux deux éléments architecturaux précités.
Certes, vous ne trouverez pas à Vierzon de paysage à vous abîmer les yeux, de monument incroyables, ni même, à moins de bien chercher, de bar ouvert après 22h. Pourtant, la ville possède un certain charme, pour celui qui laisse traîner son regard sur les maisons à pan de bois que l'on découvre au détour d'une rue pavée, ou sur ses jardins municipaux teintés d'art-déco et jouxtant le canal du Berry.
Vierzon-la-rouge, ma ville, belle et rebelle, malgré les coups du sort.
Ville ouvrière, dominée par les carcasses des usines Case, monstres de métal et témoins muets des mutations sociales qui laissèrent tant de travailleurs sur le carreau. Case, Fulmen, Timken, autant d'entreprises victimes de délocalisations et de plans sociaux, autant d'ouvriers sacrifiés pour satisfaire la rapacité de quelques actionnaires...
Ville d'histoire, où passé et présent fusionnent en un cour commun : autour de ces vieilles usines rénovées par la municipalité se dressent aujourd'hui des jardins où les enfants viennent jouer au milieu des jets d'eau ; de cette salle mitoyenne d'un beffroi du XIIeme siècle, nous organisions la lutte pour nos retraites au printemps 2003, avant d'aller arpenter, nos drapeaux au vent et nos espoirs en bandoulière, les pavés de la vieille ville...
Vierzon, ville de révolte et de résistance : de celle d'hier, lorsque la ligne de démarcation défigurait la ville de son abjecte cicatrice ; de celle d'aujourd'hui, toujours pour un monde meilleur. De cette résistance toujours au goût du jour, de cet espoir qui, malgré les défaites et les appels à la résignation, ne nous a jamais quitté.
Le peuple de gauche au rendez-vous !
En ce mardi 3 avril 2012, cet invincible espoir, nous le portons plus que jamais dans nos cœurs et sur nos visages. C'est ce jour qu'a choisi le Front de Gauche et son candidat à l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, pour tenir meeting dans la grande salle du Palais des Expositions, sur le site des anciens abattoirs.
Le lieu revêt à mes yeux une valeur symbolique particulière. C'est ici que j'ai appris deux choses qui m'ont irrémédiablement poussé de ce côté-ci de la barricade.
Dans la salle Madeleine Sologne, dans l'enceinte du grand Hall, j'ai appris le sens des mots "solidarités ouvrières", lorsqu'en décembre 1995, j'accompagnai mes parents grévistes à une soirée de solidarité, où les paroles du Chiffon Rouge de Michel Fugain étaient sur toutes les lèvres.
Un an plus tard, j'y découvrais l'arbitraire d'un État capitaliste usurpateur des valeurs de la Révolution, en voyant pour la première fois des camarades se faire brutalement matraquer par les "forces de l'ordre" alors qu'ils ne faisaient que profiter de la venue d'une ministre pour revendiquer leur droit au travail. Ce jour là, une fois de plus, le sang des travailleurs avait été versé.
Aujourd'hui, alors que j'arrive devant le hall des expositions, le rouge est toujours présent. Cette fois, il provient des innombrables drapeaux, et d'affiches nous exhortant à prendre le pouvoir. Sur les visages, la joie a pris le pas sur la peur.

Dans quelques minutes, j'apprendrai ici une nouvelle leçon, que je ne connaissais jusqu'alors qu'en théorie et dont j'avais déjà eu un aperçu il y a peu lors d'un certain rassemblement place de la Bastille : que le peuple de gauche est beau et puissant lorsqu'il est uni et déterminé, et que le mouvement qui est aujourd'hui en marche ne s'arrêtera pas avant d'avoir ébranlé les bases-mêmes de la société absurde dans laquelle nous vivons.
Pour l'heure, je pénètre dans l'enceinte du bâtiment. Le meeting ne commence que dans une heure, et pourtant déjà la foule se masse.
Sur place, je retrouve des camarades de Tours. Ils ont fait le déplacement, en voiture. Tous les bus affichaient complet. D'Indre-et-Loire, c'est plus de 750 personnes qui ont décidé de faire le déplacement. Nous progressons au milieu des divers stands présents. Une fanfare de cuivres reprend dans une version festive quelques classiques de la chanson révolutionnaire. Les alentours de la salle m'évoquent une fête de l'Humanité en miniature. On discute les difficultés du quotidien, on refait le monde, on parle de politique autour d'une bière ou d'un sandwich. L'heure passe et la foule continue d'affluer. Des écrans géants ont été installés à l'extérieur. Tout le monde ne pourra pas rentrer. La salle peut pourtant contenir 5000 personnes, pour une ville qui compte moins de 30 000 habitants...
Le meeting commence maintenant dans un quart d'heure, et nous nous pressons vers la scène. Dans le fond, un gradin a été installé pour les personnes qui ne se sentiraient pas de passer 2 heures debout. Que voulez-vous, l'Humain d'abord... Dans ces gradins, beaucoup de personnes âgées, qui n'ont eu de cesse de voir le Parti Communiste décliner, et qui peinent encore à réaliser la ferveur qui existe aujourd'hui autour du Front de Gauche.
Pour le reste, le public est indéniablement varié ; tous les âges, toutes les couleurs de peau, toutes les professions sont présents : c'est tout le peuple de gauche qui est présent, la nation universelle, bigarrée.
Le torrent sort de son lit
Déjà, l'heure du meeting arrive. Les derniers arrivants continuent de se masser devant les écrans. La salle est pleine. Le maire communiste de Vierzon, Nicolas Sansu, monte sur scène, prend la température. Les drapeaux rouges s'agitent, les cris de "Résistance" s'élèvent de tous côtés. Puis, la foule se tait pour regarder attentivement les vidéos pédagogiques projetées sur les écrans géants installés de part et d'autre de la scène. On nous explique le mécanisme de la dette publique, on décortique les mensonges de l'extrême droite, on parle Constituante ; assister à un meeting du Front de Gauche, c'est la certitude d'aller se coucher en aillant appris quelque chose !
19h20, les orateurs fendent la foule pour monter sur la grand scène. C'est Christian Picquet, porte-parole de la Gauche Unitaire, qui ouvre le bal. Il met en garde le Parti Socialiste contre la tentation d'instaurer des politiques d'austérité dramatiques pour les peuples, à l'instar de ses homologues grecs ou espagnols. Virulent, gouailleur, citant sans complexe Robespierre, Picquet est l'exemple vivant que le Front de Gauche ne saurait se réduire au seul charisme de Jean-Luc Mélenchon, comme le laisseraient penser les éditorialistes à l'esprit étriqué. A mesure qu'il égrène son discours, les applaudissements se font plus intenses, plus chaleureux. Le verbe est clair, le discours ferme et concis. Il se dégage des propos une évidence : le Front de Gauche, ce n'est pas la gauche de la gauche ; le Front de Gauche, c'est la gauche, tout simplement.
Mais déjà, Marie-Georges Buffet lui succède à la tribune. L'ancienne secrétaire nationale du PCF, est ici en terre conquise, et les applaudissements redoublent d'intensité. Buffet tire à boulets rouges sur les fines analyses de ceux qui imaginent déjà des négociations secrètes entre communistes et socialistes à la veille du deuxième tour. Appeler à battre Sarkozy ? Bien sûr ! Gouverner avec le PS ? Pourquoi pas si c'est pour mettre en œuvre une véritable politique de gauche, centrée sur la répartition des richesses. Pour le moment, le compte n'y est absolument pas ! Une certitude ? Le Front de Gauche n'est pas là pour gérer la misère, mais pour faire une révolution citoyenne. Pour remettre l'Humain au coeur du système, pour libérer le peuple de la finance et des contraintes inhumaines que le capitalisme fait peser sur lui.
Cette question sera également au centre du discours de Jean-Luc Mélenchon. Debout derrière le pupitre, le candidat est encore une fois accueilli sous ce cri de "Résistance", scandé d'une seule voix par toute l'assistance.
Pas ici de "Mélenchon, président !" ou autres slogans personnifiant la campagne. Contrairement à ce que peut prétendre la presse dans son souci de décrédibiliser toute résistance à l'ordre établi, le peuple de gauche n'attend pas un "sauveur suprême". Au Front de Gauche, on se bat pour des idées : Mélenchon n'est pas un chef auquel nous accordons toute notre confiance, mais un simple porte-drapeau de la révolution citoyenne, comme chaque militant du Front de Gauche, à qui nous avons accordé l'honneur de nous représenter dans cette élection.
Pour lors, Mélenchon sait trouver les mots pour désigner ce qui est en train de se passer : "le torrent est sorti de son lit, elle n'y retournera pas !". Puis le candidat axe son discours sur le travail et l'entrepris. Ce sera ce soir le thème central.
Il faut dire que Laurence Parisot, présidente du MEDEF a fait la veille du candidat du Front de Gauche l'héritier de la Terreur. La patronne des patrons a également eu la bêtise de qualifier la Révolution Française et mai 68 de "sympathiques". L'occasion pour Jean-Luc Mélenchon de se livrer à un véritable exercice d'éducation populaire en rappelant les acquis de la grève générale de 1968, qui vit notamment le SMIC augmenter de 31% en une nuit ! L'occasion aussi de répondre aux visions simplistes et abrutissantes des évènements historiques : "la Révolution, ce n'est pas un diner de bal, c'est un processus complexe, avec ses parts d'ombre et ses parts de lumière". Et d'enchainer sur la véritable "terreur" qui frappent aujourd'hui les français, en rappelant que 3 français meurent tous les 2 jours sur leur lieu de travail du fait d'une dérèglementation des conditions de travail voulue par le MEDEF, d'un non respect des consignes de sécurité au nom du profit capitaliste, d'une diminution constante du nombre d'inspecteurs du travail au nom d'une politique austéritaire.
Pour des millions de travailleurs qui partent de chez eux le matin avec la peur au ventre, la Terreur, c'est Parisot. Et alors que le président sortant et son concurrent François Hollande voudraient museler les syndicats en faisant primer les accords d'entreprise sur les accords de branche, Mélenchon rappelle la nécessité, pour les droits des travailleurs, de faire primer la loi sur le contrat.
Puis, il se livre à une nouvelle attaque en règle contre le MEDEF, en remettant sa représentativité en question. Il s'étonne également que personne ne reproche à sa présidente d'afficher un soutien indéfectible au candidat Sarkozy, alors même que les syndicats de travailleurs sont en ce moment les cibles privilégiées de ce dernier, qui les accuse de "faire de la politique". Deux poids, deux mesures...
Enfin, il en vient à évoquer les solutions face à la crise de l'entreprise capitaliste : pôle public de financement, et reprise de l'entreprise par les travailleurs, sous forme de coopérative ouvrière. "Le patron a besoin de toi, tu n'as pas besoin de lui" : avec le Front de Gauche, ce slogan que l'on croyait oublié revient sur le devant de la scène !
A ce moment là du meeting, le candidat parle déjà depuis plus d'une heure. Pourtant personne ne s'ennuie. Rien à voir avec les litanies de chiffres et d'effets d'annonce des autres candidats. Ici, le public est pris aux tripes, parce que pour la première fois depuis longtemps il se sent au contact d'une force politique qui ne le méprise pas, ne le manipule pas, n'est pas près à le trahir pour quelques sièges de députés.
Encore quelques attaques contre ses adversaires, notamment François Bayrou, l'homme de droite qui se fait passer pour un homme de gauche, avec qui le PS semble être tenté de gouverner (ce sera sans nous), puis Mélenchon se pose en rassembleur, capable d'unir la gauche au deuxième tour et près à discuter programme là où le PS prétend "qu'il n'y a aucune discussion possible".
L'homme parle maintenant depuis 1h20. Il clôt son discours en citant Robespierre, dont "la France répond toujours du nom" : "je ne suis pas du peuple, je suis le peuple et je méprise ceux qui veulent être autre chose que le peuple". Tonnerre d'applaudissements, puis, le public entonne l'Internationale et la Marseillaise.
Au sortir du meeting, la joie et la détermination se lisent sur les visages, toute trace de résignation est effacée. Alors que les gens quittent progressivement les lieux du meeting, on sent qu'il ont retrouvé quelque chose ce soir : leur dignité. Quelque chose est en train de se produire en France. Le peuple a retrouvé ses couleurs et est près à revenir sur le devant de la scène. Quels que soient les résultats des prochaines élections, l'onde de choc ne s'arrêtera pas au soir du 22 avril.
La Révolution citoyenne est en marche, et elle passera par Vierzon-la-Rouge...
Vivez (ou re-vivez!) le Meeting de Vierzon sur le Blog des Jeunes du Front de Gauche de Tours, en cliquant ici!